Faillite des banques américaines

Rédigé le 15 mars 2023 par Benjamin BiIard et David Poulet d’Amiral gestion

Les médias français n’ayant pas toujours retranscrit fidèlement l’affaire (une chronique dans le journal Le Monde a même tenté de lier cette crise aux creusements des inégalités de revenus…), il nous a paru utile de vous livrer quelques clés de lecture sur ces événements et leurs répercussions potentielles. En tant que cabinet en gestion de patrimoine, les équipes d’Agora finance ont trouvé ces informations pertinentes pour mieux appréhender cette secousse du marché bancaire.

Comprendre la faillite des banques américaines

Résumé de la faillite des banques américaines

  • L’affaire concerne deux établissements de taille moyenne, avec des clientèles très spécifiques (start-up tech pour SBV, crypto pour SB) et des dépôts ne venant pas d’une clientèle de détail.
  • Ces deux établissements avaient connu une croissance fulgurante de dépôts de la part de « large corporate » et les avaient placés dans des obligations longues (10 ans), à taux fixe et sans couvrir le risque de taux.
  • Suite à la hausse des taux d’intérêts, la moins-value latente sur ces portefeuilles représentait la totalité (chez SVB) ou une très grande partie (chez SB) des fonds propres.
  • Le dégonflement de la tech et des crypto a entrainé une première contraction des dépôts, les obligeant à vendre de premiers titres à perte, mais a surtout attiré l’attention des marchés sur la masse des moins-value latentes, générant en quelques jours un « bank run », c’est-à-dire un retrait massif des dépôts par les clients.
  • Autant d’amateurisme dans la gestion du risque de liquidité et du risque de taux par ces deux banques peut en partie s’expliquer par la réglementation américaine qui exempte les établissements ayant moins de 250 Mds d’actifs d’une supervision fine et notamment des ratios de liquidités.
  • Les autorités ont donc fermé ces deux banques et transféré les dépôts à de nouveaux établissements de type « bridge », en annonçant au départ ne couvrir que les déposants jusqu’à 250 k USD.
  • Face au risque de contagion, les autorités ont pris deux mesures de stabilisation au cours du week-end :
    • elles ont finalement annoncé une garantie de la totalité des dépôts,
    • elles ont mis en place pour le secteur bancaire une ligne de refinancement exceptionnel de 25 Mds permettant aux banques d’apporter leurs obligations en collatéral sur la base de leur valorisation au pair et non de leur valeur de marché en moins-value latente, ce qui permet aux banques d’éviter de vendre à perte leurs titres avant leur maturité.

Les conséquences de la chute des banques américaines

  • Cette affaire rappelle que les américains ont conscience des risques systémiques depuis Lehman Brothers et sont capables de réagir rapidement.
  • La déconfiture de ces deux banques nous rappelle aussi qu’une hausse très importante et très rapide des taux d’intérêt n’est pas un phénomène anodin et l’importance de toujours avoir une bonne adéquation entre la duration des actifs et la duration des passifs ; en France, on pensera notamment à la question des fonds en euros chez les assureurs vie.
  • A date, les craintes sur les banques régionales américaines ne sont pas éteintes (les phénomènes de « bank run » étant auto-réalisateurs et la facilité de 25 Mds étant probablement un peu faible) tandis que les marchés européens sont dans l’attente d’un soutien du Crédit Suisse par la Banque Nationale Suisse.
  • Les déboires de SBV et de SB sont plus difficiles à imaginer en Europe étant donné que les règles prudentielles de Bâle sont en principe appliquées sérieusement et à toutes les banques sans exemption.
  • En termes d’investissement, on retiendra que le secteur financier est un secteur qui peut présenter des risques difficiles à anticiper et que les acteurs trop spécialisés et/ou non leaders sur leur marché sont les plus risqués.
  • D’un point de vue macroéconomique, deux écoles s’affrontent : d’aucuns pensent que cet épisode pourrait marquer une fin plus rapide que prévue du cycle de hausse de taux, alors que d’autres estiment que l’efficacité des mécanismes ad hoc de stabilisation pourrait au contraire donner les coudées franches aux autorités monétaires pour poursuivre leur politique restrictive.

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Quelles sont les explications techniques de la faillite des banques américaines ?

On rappellera qu’une hausse des taux a un impact négatif sur la valeur d’une obligation est à taux fixe. Dans une banque, les deux risques les plus importants après le risque d’impayés sur les crédits sont : le risque de taux correspond au risque qu’une variation des taux d’intérêts ait un impact différent sur la valeur de l’actif et du passif de la banque et/ou sur les revenus et charges d’intérêts; le risque de liquidité correspond au risque que la banque n’ait pas les liquidités suffisantes pour faire face aux retraits de dépôts par ses clients ou pour rembourser ses dettes arrivant à échéance.

Quels sont les risques de liquidité ?

En général, les impayés sur les crédits génèrent un problème de solvabilité, mais c’est bien les problèmes de liquidités qui déclenchent la faillite, la résolution ou la nationalisation brutale d’un établissement, par exemple : Northern Rock en Angleterre en 2007, Lehman Brother et Washington Mutual aux Etats-Unis en 2008 ou encore Banco Popular en Espagne en 2017.

Pour pallier le risque de liquidité, la Comité de Bâle a intégré à son dispositif de régulation deux ratios de liquidité :

  • un ratio de liquidité à court terme : le LCR Liquidity Coverage Ratio qui assure que la banque puisse faire fasse à l’ensemble de sortie de liquidité à 30 jours,
  • un ratio de liquidité à long terme : le NSFR Net Stable Funding Ratio qui assure que la banque puisse poursuivre normalement ses activités pendant 1 an en cas de stress prolongé.

Cette règlementation s’applique en principe à toutes les banques. Néanmoins, les Etats-Unis n’ont jamais appliqué complètement les accords de Bâle. Une régulation allégée a notamment été accordée aux établissements détenant moins de 50 Mds de dollars d’actif, un seuil par la suite porté à 250 Mds de dollars par l’administration Trump.

Tant SVB que SB bénéficiait de cette régulation allégée. A ce titre, ces deux établissements étaient exonérés de l’obligation de respecter les deux ratios LCR et NSFR !

Quelle est la comptabilité des banques américaines ?

Pour placer les ressources qui ne sont pas affectés aux concours à la clientèle, les banques détiennent deux types de portefeuille de titres :

  • un portefeuille dit AFS Available For Sale (disponible à la vente) censé être cessibles à tout moment pour couvrir les besoins de liquidité : à ce titre les variations de valeur de marché des titres passent immédiatement dans les capitaux propres de l’établissement,
  • un portefeuille dit HTM Hold To Maturity (détenu à maturité) qui a vocation à être détenu jusqu’à l’échéance des titres : à ce titre et sauf risque d’impayé avéré, ces titres restent valorisés au coût historique sans pris en considération des variations de valeurs de marché.

Comment fonctionne les garantie des dépôts aux Etats-Unis ?

Aux Etats-Unis, les dépôts bancaires sont garantis par le FDIC Federal Deposit Insurance Corporation à hauteur de 250 000 USD par déposant :

  • seuls les dépôts « retail » sont donc garanties (comme dans la plupart des pays – en Europe, le plafond est de 100 000 €).
  • les gros déposants sont quant à eux censés faire leur propres due-diligence sur la banque avec laquelle ils traitent et en assumer les risques.

Compte-tenu de la pratique locale des « brokered deposit » (dépôts intermédiés par des courtiers), ces dépôts non assurés peuvent avoir une nature hybride entre ressource émanant de la clientèle et financement de marché.

Il y a 4 ans, le FDIC avait émis un avertissement sur la sous-estimation du risque de faillite des banques américaines lié aux dépôts non assurés dans les banques régionales.

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Qu’est ce que la Silicon Valley Bank (SVB)?

La Silicon Valley Bank a été fondée dans la vallée éponyme il y a 40 ans. Elle était spécialisée dans l’accompagnement de l’écosystème des starts-ups incluant leurs dirigeants, les fonds d’investissement spécialisée et les levées de fonds. Ce positionnement a connu un succès exceptionnel avec presque la moitié des firmes du pays financées par les Venture Capitalists clientes de SVB. Il s’agissait de la 16° banque américaine par la taille, étant entendu que le marché américain est polarisé entre 4 mastodontes (JP Morgan, Bank of America, Citi et Wells Fargo) et une multitude de banques régionales bien plus petites.

La croissance a suivi celle du secteur technologique aux Etats-Unis avec un quasi-quadruplement des dépôts entre 2018 et 2021 et un quasi-doublement sur la seule année 2021 pour atteindre 189 Mds de dollars. Ces dépôts provenait quasi-exclusivement de grandes entreprises ou d’investisseurs institutionnels (notamment les fonds de Venture Capital) : 87% de la base de dépôts n’était pas couverte par le FDIC et donc potentiellement sujette à un « bank run ». L’établissement ne comptait d’ailleurs que 16 succursales dans le pays et n’avait donc pas une base de dépôt granulaire. La banque ne prêtait qu’environ 1 USD pour 2 USD de dépôts. La banque avait ainsi quelques 100 Mds d’excédents entre ses dépôts et ses crédits. Bien gérée, elle aurait dû être particulièrement liquide.Il n’y avait pas de problème particulier d’impayé sur le portefeuille de crédit.

Quelle est l’origine de la faillite des banques américaines ?

L’afflux de dépôt intervenu pendant la « bulle de la tech » en 2021 avait été placé à 92% sur des obligations de bonne qualité (notamment des titres adossés à des hypothèques)… à taux fixes, sur 10 ans, à un taux moyen inférieur à 2%. SVB n’a pas non plus pris la peine de couvrir le risque de taux de son portefeuille par des instruments dérivés.

Le portefeuille titre global de SVB était classifié AFS à hauteur de 21 Mds seulement et HTM à hauteur de 91 Mds. SVB avait donc une grande confiance dans la stabilité des dépôts collectés, malgré la typologie très particulière de ses déposants (taille + concentration sur le secteur de la tech).

La fin de la bulle du financement des start-ups a provoqué un recul des dépôts (moins de levée dans les fonds de VC et consommation de cash par les entreprises financées). Pour y faire face, SVB a été contrainte de liquider brutalement la semaine dernière la totalité de son portefeuille AFS, réalisant une perte de 1.8 Mds de dollards. Cette perte seule aurait été gérable, d’autant plus que la banque avait calibré jeudi soir une levée de fonds propres de 2.25 Mds de dollars.

Pourquoi un effondrement de la banque américaine ?

Déjà visée par des hedge funds pratiquant la vente à découvert, l’événement a néanmoins mis en exergue les pertes latentes sur le portefeuille HTM s’élevant à environ 15 Mds de dollars soit… plus que les fonds propres de la banque. Encouragés par des fonds de Venture, les déposants ont massivement retiré leurs dépôts vendredi.

Les autorités californiennes ont fermé SVB vendredi soir et confié l’administration au FDIC qui a annoncé créer une « Bridge Bank » qui ouvrirait le lundi matin pour payer les dépôts assurés et consentir une avance sur le recouvrement des dépôts non assurés. Au cours du week-end, les autorités ont d’abord annoncé qu’elle n’engagerait pas d’argents publique pour rembourser les déposants non assurés par le FDIC. Des voix se sont néanmoins élevées pour souligner que nombres d’entreprises se retrouveraient dans l’incapacité de payer les salaires la semaine suivante. Les autorités ont finalement annoncé dimanche que le FCIC couvrirait la totalité des dépôts de la SVB. La perte éventuelle lors de la revente des actifs sera couverte par une taxe exceptionnelle sur les banques et non de l’argent publique.

On relèvera que le FDIC n’est pas parvenu à trouver un acquéreur pour l’ensemble de SVB au cours du week-end, comme il l’avait fait pour la plupart des centaines de défaillances bancaires après la crise de Lehman (y-compris pour celle de Washington Mutual reprise par JP Morgan). C’est étonnant étant donné l’attractivité du fonds de commerce de SVB. La filiale anglaise de SVB a quant à elle était reprise par HSBC UK pour 1 livre sterling sans injection d’argent publique.

Quels sont les raisons de la faillite de Signature Bank ?

L’histoire et les raisons de la chute de la SB sont particulièrement ressemblantes. SB avait été fondée il y a 20 ans par des anciens de Republic National Bank of New York après son rachat par HSBC Holding. Discrète (40 agences) et essentiellement basée à New York, SVB était historiquement spécialisée sur les clients fortunés, les cabinets d’avocats, le private equity et ses dirigeants et l’immobilier commercial.

La croissance, très rapide, avait été amplifié ces dernières années par une clientèle issue de l’univers des cryptomonnaies. SB n’était pas exposée aux cryptomonnaies proprement dites (pas de dépôt dans ses livres, ni d’investissement, ni de prêts au secteur). C’était en revanche l’une des rares banques à accepter d’offrir des services bancaires de dépôts aux acteurs du secteur.

En 2021, les dépôts avaient progressé de 63 à 106 Mds de USD dont 90% n’était pas assurés par le FDIC. 30% émanaient de firmes de cryptomonnaie et SB avait entrepris de ramener cette quote-part à 15%. Les investissements et les pertes sur le portefeuille obligataire et la baisse des dépôts sont similaires à ce qui s’est produit chez SVB quoi que dans des proportions nettement moindres.

Malgré une situation moins dégradée, SB a été fermée dimanche par les autorités et les déposants ont bénéficié d’un traitement identique à celui de SVB (dépôts garantis en totalité, y-compris ceux non assurés). On peut imaginer que la sévérités des régulateurs puisse entres autres s’expliquer par des opérations troubles dans le secteur des cryptomonnaie. Une enquête en cours pour blanchiment a d’ailleurs été révélée aujourd’hui. On relèvera également que l’un des membres du Conseil d’administration de SB n’était autre que Barney Frank, un parlementaire à l’origine du plan de sauvetage des banques américaines lors de la crise de 2008 et co-auteur du Dood-Frank Act de 2010 sur le durcissement des règles prudentielles applicables aux banques.

Quelles sont les autres banques à risque ?

Il s’agît des banques régionales ayant une forte proportion de dépôts non couverts par le FDIC et/ou de fortes moins-values latentes sur leur portefeuille obligataire. Sont par exemple dans l’œil du cyclone : First Republic Bank (14° banque du pays), Comaerica, Keycorp, PacWest Bancorp, Zions Bancorporation… A l’inverse, les 4 banques leaders connaissent cette semaine un afflux massif de nouveaux clients et de dépôts.

 

Ce document a été rédigé à titre informatif uniquement. Il ne constitue pas une recommandation d’investissement ni à une sollicitation à acheter ou vendre des valeurs mobilières. Il mélange des informations et des opinions. Celles-ci peuvent être incomplètes, erronées ou résumées.

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Aurélien GUICHARD

Aurélien GUICHARD

FONDATEUR, DIRECTEUR ASSOCIÉ

Depuis plus de 20 ans, Aurélien Guichard a développé une expertise en gestion privée et gestion de fortune. Diplômé d’un Master in international Business, membre de la Chambre Nationale des Conseils en Gestion de Patrimoine (CNCGP), il anime le développement du groupe Agora finance Gestion Privée qu’il a fondé en 2007.

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